Nucléaire iranien

Atome civil ou course à la bombe ?


L'Iran : des installations dispersées
L'Iran dispose d'installations nucléaires diverses et dispersées : le réacteur de Bushehr presque achevé, des réacteurs de recherches, des installations d'enrichissement comme à Natanz. Bien que l'Iran ait ouvert ces sites aux inspections de l'AIEA, les cercles de l'Administration Américaine qui jugeaient à tort ces inspections peu efficaces en Irak, pensent que ces sites pourraient cacher des intentions militaires. La presse fait état de projets de bombardements préventifs, comme ce fut le cas en 1981 avec Osirak.
DR

[Activités d'enrichissement, Centrifugeuses IR1 et IR2, chronologie 2008-2009, Le réacteur de Busher, Activités non déclarées, Cchronologie 2006-2007 et 2003-2005]

Grande nation de plus de 70 millions d'habitants, l'Iran est une pièce maîtresse de l'échiquier au Moyen-Orient. Le pays surprend par sa modernité, sa jeunesse, son niveau d'éducation. Par sa taille, ses élites, il a les moyens de devenir une puissance atomique. Son programme nucléaire civil contesté est l'héritier d'un programme beaucoup plus ambitieux qui remonte au temps du Shah, époque où les USA ne trouvaient rien à y redire. De nombreux facteurs politiques, géographiques, économiques et historiques se sont conjugués pour donner un tour aigu à la crise résultant de ces ambitions nucléaires.

Parmi les facteurs historiques, rappelons le renversement en 1953 du gouvernement du docteur Mossadegh à la suite de la nationalisation de l’Anglo-Iranian Oil Company suivi du rétablissement par les Etats-Unis du Shah Mohammed Reza Palhavi. Quand celui-ci fut renversé lors de la révolution Khomeyniste de 1979, l’ambassade américaine fut prise d’assaut et 52 américains furent pris en otages 444 jours, une humiliation dont les conséquences se font encore sentir. La toute jeune république islamique fut ensuite attaquée par Saddam Hussein avec le soutien tacite des puissances occidentales qui l’avaient mal acceptée. Cette guerre de 8 ans, oubliée chez nous, mais extrêmement longue et meurtrière a laissé de profondes cicatrices.


Août 2005 : La reprise de la conversion relance la crise


Enrichissement de l’uranium à Natanz

Après le 11 septembre et au nom de la lutte contre le terrorisme, le président américain George Bush a classé en janvier 2002 dans un discours célèbre l’Iran dans l’axe du mal, bien qu’il n’ait pas été impliqué dans ces évènements et que les attentats les plus sanglants en Irak visent la communauté chiite proche de l’Iran.

Une faute politique (*), car l’Iran était alors dirigé par un parti réformateur et un président respecté. Ensuite, des menaces de bombardements, des accusations parfois gratuites, des intentions affichées de renverser le régime, le refus du dialogue d’un côté, et de l'autre l'obstination et les déclarations provocatrices des partisans d’une ligne dure à Téhéran n’ont fait que durcir le bras de fer.

Le dossier iranien a été transféré en 2006 de l’AIEA au Conseil de Sécurité de l’ONU. Sous l’impulsion des Etats-Unis, le Conseil a voté des résolutions enjoignant à l’Iran d’arrêter l’enrichissement accompagnées de sanctions.

Ces sanctions, adoucies par la Russie et la Chine, sont associées dans l’esprit de leurs prometteurs à des offres de dialogue, mais ces offres sont conditionnées à ce que l’Iran arrête ou suspende au préalable son enrichissement, ce qu'il refuse de faire en partie par un manque de confiance nourri par le passé.

Cette combinaison d’ultimatums déguisés et de mains tendues a eu pour l’instant l'effet négatif de réduire les inspections de l’AIEA au minimum. Ces inspections sont cruciales. L'Iran affirme que son programme nucléaire est uniquement civil. Les occidentaux l'accusent de rechercher sous ce couvert l'arme atomique. Contrairement à la Corée du Nord, les inspections de l'AIEA n'ont pas mis en évidence à ce jour l'existence claire d'un tel programme, seulement des soupçons (*).

Il faut espérer que les hommes de bonne volonté qui ne manquent pas dans la communauté internationale et en Iran l’emportent. Comme l'a dit une fois le sage directeur de l’AIEA, Mohammed El Baradei, on ne bombarde pas le savoir-faire. Une politique de petits pas, sans hostilité inutile, peut contribuer à rétablir une confiance mutuelle ébranlée et à faire évoluer la République Islamique soumise à de fortes turbulences depuis les troubles qui ont suivi l'élection présidentielle du 13 juin 2009.

En 2009, l'arrivée d'une nouvelle administration à la Maison Blanche a un temps apporté un souffle d'air frais. Dans un discours prononcé à l'occasion du nouvel an Iranien, le président Obama a proné le dialogue et le respect mutuel, un discours qui a certainement fait bouger des lignes, même si la réponse de Téhéran (nous attendons des actes et pas seulement des mots) est prudente et si certains en Occident continuent de penser bâton plutôt que carotte. C'est ainsi que l'ouverture du Président est contredite par les efforts de la diplomatie américaine pour dresser contre l'Iran chiite ses voisins sunnites du Golfe Persique et accentuer son isolement avec des "sanctions qui mordent".



Une médiation brésilienne et turque
17 mai 2010 : les présidents Lula da Silva (Brésil) et Erdogan (Turquie) signent avec l’Iran un accord prévoyant le transfert en Turquie de 1,2 tonne d'uranium iranien faiblement enrichi (3,5%) contre 120 kg de combustible enrichi à 20% pour un petit réacteur médical Ce texte reprenait en partie l'offre formulée en octobre par l'Agence internationale de l'énergie atomique. L’échange présente un intérêt marginal en terme de prolifération : sortir d’Iran 1,2 tonne d’uranium pour qu’elle ne soit pas détournée à des fins militaires procure un répit illusoire, car il suffit de quelques mois aux centrifugeuses de Natanz pour produire une nouvelle tonne de cet uranium. Le véritable intérêt de cet échange était de nouer des contacts entre l’Iran et les nations chargées de fabriquer le combustible à 20%.
AP

Une médiation brésilienne : une occasion manquée ?

Le 9 juin 2010, le conseil de sécurité a adopté un nouveau train de sanctions. Ces sanctions ont été durcies hors ONU par les américains imités par l’Union Européenne. L’objectif est de faire plier le régime et de l’amener à négocier en s’attaquant à l’économie du pays Sortira-t-il quelque chose de ces sanctions qui mordent ? Les voix de l’opposition qui demandaient d’épargner le peuple ont été ignorées. La négociation proposée ressemble à un diktat. Le régime pliera-t-il ? Rien n’est moins sûr ! Il agitera la fierté nationale. Les blocus soudent souvent les nations autour de leurs dirigeants.

La crise du nucléaire iranien restera enlisée tant que persisteront les paranoïas observées des deux côté. Du côté américain, citons le projet d’installation en Europe de l’Est d’un bouclier antimissile visant une menace iranienne, comme si Téhéran n’était pas conscient de l’écrasant déséquilibre des forces en sa défaveur et de la certitude d’un anéantissement. Les paranoïas iraniennes sont multiples : elles se nourrissent de l’isolement dont le pays est l’objet. Les menaces, les guerres aux frontières, les sanctions donnent une substance à l’image du Grand Satan sur laquelle s’appuie le régime.

Ces sanctions sont-elles une erreur historique, comme l’a dit la représentante brésilienne au Conseil de Sécurité ? Le Brésil et la Turquie venaient d’obtenir un accord de coopération avec Téhéran, rejeté par les puissances occidentales dont il contrecarrait les objectifs. Cet accord modeste concernait un échange de combustible pour un réacteur produisant des isotopes destinés à la médecine. Il amorçait une coopération et rompait le cercle vicieux de l’isolement et de ses conséquences. L’encerclement dont est l’objet l’Iran depuis trois décennies explique bien des comportements qui lui sont reprochés. Le pays s’est habitué à l’autarcie, à s’approvisionner au marché noir, à développer lui-même les techniques modernes dont l’accès lui est refusé.

Quand cette grande nation émergente sera réintégrée dans le concert des nations, elle trouvera bien cher de fabriquer son combustible nucléaire. Le souci d’un approvisionnement indépendant perdra de sa nécessité. Si les iraniens désirent vraiment développer l'atome civil, ils auront devant eux bien des problèmes ardus comme la sûreté de leurs réacteurs et la gestion de leurs déchets. Ils auront tout à gagner d’une collaboration internationale, à travers laquelle s’établissent des liens et des contacts qui sont une garantie contre des dérives.

La crise illustre combien les risques de prolifération iront croissant du fait des progrès technologiques. Le seul moyen de combattre efficacement à long terme cette évolution est de convaincre les pays qui atteignent le savoir faire requis qu'ils ne sont pas menacés et que la recherche d'une dissuasion par l'arme atomique est inutile et coûteuse.


Sujets voisins : Prolifération ; voie de l'uranium, Prolifération ; voie du plutonium, Risques de détournement, Corée du Nord


Voir aussi :

Centrifugation
globalsecurity.org
Iran's Nuclear Program (New York Times)